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Du quantitatif comme qualitatif
Les problèmes que rencontrent la production, la distribution et l’exploitation en France et qu’a mis en lumière le rapport du Club des 13 (voir l’article d’Hubert Niogret) sont inséparables de l’évolution des médias et des mentalités, celles-ci étant en bonne partie influencées par ceux-là. À la belle époque de la cinéphilie, dans les années 1960-1970, il n’était pas rare de voir un film d’auteur inconnu, qu’il soit tchèque (Les Amours d’une blonde) ou suisse (La Salamandre), ou encore la reprise d’un classique (L’Impératrice rouge, Gentleman Jim) drainer des dizaines, voire des centaines de milliers de spectateurs pendant six mois ou un an dans la seule salle qui les programmait, le Saint-André-des-Arts ou La Pagode. L’amateur qui traversait Paris pour s’y rendre n’avait pas l’impression qu’il allait voir un fond de tiroir de l’actualité ou du répertoire qui n’avait pas su trouver une exploitation plus importante. Suivant les conseils d’une critique fiable, il avait le sentiment de faire partie des happy few qui, à l’occasion, se transformaient en happy many.
À notre époque de l’argent roi et de la marchandisation à outrance, les règles du jeu ont changé. De même que l’importance des livres se juge, pour le chaland, aux piles qui s’offrent à lui dans les grandes surfaces, tandis que des titres majeurs sont, dès leur sortie, relégués et déjà oubliés sur les rayonnages, la sortie massive de nouveaux films dans des dizaines de salles éclipse l’orphelin qu’un havre a bien voulu accueillir.
Des quotidiens qui, le jour de leur programmation, défendent longuement (et à juste titre) des films projetés dans une poignée de cinémas (Wonderful Town), ou même un seul (Opera Jawa), cesseront ensuite de les évoquer, mais publieront chaque semaine la liste des plus grosses recettes, rappelant à leurs lecteurs les champions du box-office et non les films à voir. Le quantitatif (déjà scandé sur toutes les ondes et tous les écrans de télévision) prend ainsi la place du qualitatif chez les défenseurs mêmes du cinéma d’auteur. Pourtant, le New York Times, El País, La Repubblica ou The Independant ne confondent pas leur fonction avec celle de Variety ou du Film français et s’en voudraient d’orienter leurs lecteurs, puisque le succès va au succès. C’est sans doute les vingt millions de spectateurs des Ch’tis (voir l’analyse de Baptiste Roux dans ce numéro) qui ont provoqué l’indignation de tous jusqu’au sommet de l’État, alors que, comme le rappelait le toujours excellent Philippe Val dans Charlie Hebdo, depuis vingt-cinq ans les supporters saluent impunément avec des cris de singe les joueurs noirs, insultent les Arabes et accueillent l’équipe d’Israël avec des saluts nazis.
Paradoxe : c’est le festival de Cannes, dont on souligne souvent la dimension commerciale et le glamour, qui, plus que tout autre instance, introduit une part de démocratie et rééquilibre dans la mesure de ses moyens le rapport entre l’art et l’industrie dont parlait André Malraux. Les réalisateurs inconnus y sont programmés à la même heure et dans les mêmes conditions que les productions les plus opulentes. Et toute la presse (y compris les journalistes populistes qui, durant l’année, se contentent presque exclusivement du train-train des projections de films français et américains) est condamnée à découvrir des cinématographies lointaines. Le temps n’est plus où toute la rédaction d’un magazine à grand tirage restait faire la grasse matinée plutôt que de se risquer au film d’un inconnu yougoslave, avant de découvrir quelques jours plus tard que Papa est en voyage d’affaires remportait la Palme d’or. Trop de cendrillons, du Goût de la cerise à Rosetta et à 4 Mois, 3 semaines et 2 jours, ont été palmés et ont connu la gloire internationale d’un Kusturica pour qu’on se risque à de si imprudentes impasses.
Nos lecteurs nous connaissent assez pour ne pas voir dans ces lignes la défense exclusive d’un cinéma minoritaire. Dans son savoureux dernier livre, Le Bonheur des petits poissons (J.-C. Lattès), Simon Leys, un auteur de chevet, cite Hilaire Belloc ; en remplaçant livre par film, nous souscrivons entièrement à ses propos : « Il arrive que des livres importants se vendent bien et il arrive que des livres absurdes, ridicules et faux se vendent fort bien aussi. Le fait est simplement que les ventes d’un livre n’ont rien à voir avec la qualité de ce livre. La relation entre l’excellence ou la pertinence d’un ouvrage littéraire et le nombre de ses lecteurs à un moment donné n’est pas une relation causale : c’est un caprice imprévisible. »
Michel Ciment
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