Positif, revue mensuelle de cinéma
 


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Couverture positif n°550

POSITIF HORS-SÉRIE 160 pages

60 ans du Festival de Cannes


Les Palmés et les oubliés

Pour célébrer les 60 ans d'un Festival – de cinq ans notre aîné –, Positif a choisi d'évoquer les Palmes d'or (même si pendant les trois premières décennies, le Grand Prix ne fut appelé ainsi que par intermittence) qui furent autant de coups de cœur pour la revue, mais aussi les films ignorés des palmarès, qui ont tout aussi fortement compté pour nous. On verra dans ce double hommage un refus d'opposer les œuvres consacrées aux œuvres dédaignées, mais aussi une réflexion sur les variations du goût et l'arbitraire des palmarès. Combien de cinéastes se sont vus couronnés pour un film, puis totalement oubliés pour un autre, qui le valait tout autant, sinon plus ?

Nous nous sommes néanmoins donné quelques règles pour ce petit jeu. D'une part ne pas choisir parmi les oubliés les films de réalisateurs dont nous célébrons par ailleurs les Palmes. D'autre part donner leur chance à un maximum de metteurs en scène en ne célébrant qu'un seul titre de leur filmographie. En parcourant la liste de ces soixante-quinze films, c'est en partie l'histoire de cette revue, de ses options critiques et de ses partis pris que l'on découvrira. C'est dire combien le combat que nous menons chaque mois est proche de celui d'un festival comme Cannes et aussi bien d'autres rencontres telles que Venise ou Berlin. Et aujourd'hui plus que jamais où le poids de l'argent, du conformisme des médias et de l'industrie du marketing fragilise de plus en plus le cinéma d'auteur.

Le Festival de Cannes a souvent été une chambre d'écho essentielle pour des artistes qui furent d'abord révélés par les revues spécialisées et s'est affirmé comme un contre-poids indispensable à la loi des publicitaires et des marchands. Songeons à la notoriété internationale qu'a pu conférer la Palme d'or à l'iranien Abbas Kiarostami ( Le Goût de la cerise ), au yougoslave Emir Kusturica (Papa est en voyage d'affaires ), aux belges Luc et Jean-Pierre Dardenne ( Rosetta ), au turc Yilmaz Güney ( Yol ), au chinois Chen Kaige ( Adieu ma concubine ), à la néo-zélandaise Jane Campion ( La Leçon de piano ) et au japonais Shôhei Imamura ( La Ballade de Narayama ). Les grands prix cannois remplissent deux fonctions. Ils peuvent être le couronnement d'une carrière, le sacre d'un cinéaste déjà reconnu mais dont une oeuvre majeure souligne l'importance : ce fut vrai de Fellini ( La Dolce vita ) à Polanski ( Le Pianiste ) en passant par Welles ( Othello ), Buñuel ( Viridiana ), Losey ( Le Messager ), Rosi ( L'Affaire Mattei ), Kurosawa ( Kagemusha ) ou Angelopoulos (L'Éternité et un jour ). Ils peuvent aussi saluer un talent qui se révèle ou s'épanouit avec éclat comme les Dardenne, Kusturica ou Jane Campion déjà cités, mais aussi Lester ( Le Knack... ), Schatzberg ( L'Épouvantail ), Scorsese ( Taxi Driver ), Coppola ( Conversation secrète ), Soderbergh ( Sexe, mensonges et vidéo ), Joel et Ethan Coen ( Barton Fink ) ou Tarantino ( Pulp Fiction ).

Positif , au fil des années, a su saluer cette alternance justifiée qui, là encore, fait écho à notre travail : suivre de grands artistes dans la continuité de leur création, en ignorant les fluctuations de la mode (une Palme ne signifie pas pour nous comme pour certains on ne sait quelle « académisation » du cinéaste) mais aussi aller à la découverte de nouveaux réalisateurs, défendre des oeuvres insolites venues des quatre coins du monde puisqu'aussi bien vingt-cinq pays sont ici représentés. C'est un plaisir pour nous de revenir sur des films qui nous sont chers et qui furent oubliés du palmarès, peut être même tout simplement oubliés : des Abysses aux Sans-Espoir , de Dillinger est mort à Histoire d'un pêché , de Terre en transe aux Guerriers de l'enfer . On mesurera aussi, en parcourant la chronologie, combien Positif s'est rapproché du festival avec le temps, sans doute aussi parce qu'il se rapprochait de nous ! Dans les années 50 et au début des années 60, des Palmes comme Les Portes de l'enfer , Marty , La Loi du seigneur , Orfeu Negro , Une aussi longue absence et La Parole donnée ne mobilisaient pas vraiment la passion des rédacteurs. C'était une époque où les jurys étaient davantage présidés par des membres de l'Académie française que par des metteurs en scène de renom comme aujourd'hui, ceci expliquant peut être cela. L'empreinte cinéphilique a définitivement marqué le festival dans les années 70 et s'est concrétisée officiellement avec l'arrivée de Gilles Jacob, critique de cinéma reconnu, à la tête de la manifestation, en 1978. Sans abandonner le « glamour » qui avait fait le prestige de la Croisette auprès du grand public et des médias, il a orienté définitivement - suivi depuis 2000 par Thierry Frémaux - la sélection vers une défense du cinéma d'auteur dont il est un des bastions.

Puisque le thème de cette livraison est axé sur les élus et les exclus, force est de constater globalement le haut niveau des films primés depuis près de quarante ans même si chaque palmarès a pu, comme il se doit, engendrer des polémiques au gré des choix esthétiques de chacun ou parfois se signaler par des faux pas spectaculaires ( The Mission de Rolland Joffé préféré au Sacrifice de Tarkovski - 1986 - ou Les Meilleures intentions de Bille August à The Player d'Altman - 1992). Quant aux exclus, ils proposent une alternative souvent brillante. Certains ont connu - outre l'estime de la critique - un grand succès populaire : que ce soit Un Américain à Paris , Les Choses de la vie , Raphaël ou le débauché , Une journée particulière , Do the Right Thing , Mystic River ou 2046 . La grandeur du cinéma - art populaire - est précisément de permettre de corriger les jugements de la critique par celui du public et vice versa, les oublis d'un jury par la reconnaissance des amateurs ou du plus grand nombre. Les grands festivals ne sont pas en reste dans ce jeu des compensations. Ainsi, L'Année dernière à Marienbad , Belle de jour ou Vera Drake refusés pour la compétition cannoise ont quelques mois plus tard remporté un Lion d'Or à la Mostra de Venise.

La sélection officielle elle-même a vu ses choix complétés par ceux de la Semaine de la Critique dès 1962 et par la Quinzaine des Réalisateurs à partir de 1969, qui ont su saluer la naissance de nouveaux talents et ont servi d'aiguillon à la compétition. La première en découvrant Ken Loach, Jacques Rozier, Otar Iosseliani, Denys Arcand, Bernardo Bertolucci, Dusan Makavejev, Jerzy Skolimowski, Robert Kramer, Jean Eustache, Wong Kar Wai, Alejandro Gonzales Inarritu, Guillermo Del Toro, jusqu'aux jeunes espoirs du cinéma français, Leos Carax, Jacques Audiard, Arnaud Desplechin, Brigitte Roüan, Bruno Dumont et François Ozon. La seconde en imposant Werner Herzog, Nagisa Oshima, George Lucas, Aki Kaurismaki, Takeshi Kitano, Lee Chang Dong, Pascale Ferran, Stephen Frears, Hou Hsiao Hsien, Yilmaz Güney, Theo Angelopoulos, Martin Scorsese, Jim Jarmusch, Rainer Werner Fassbinder... Mais ceci est une autre histoire.

Saluons aujourd'hui la haute tenue d'une compétition sans conteste la plus prestigieuse au monde où même des films privés d'or et de prix brillent du plus bel éclat.

Michel Ciment

 

 

 





Un Américain à Paris
Oublié du Palmarès - 1952

 

Série Noire
Palme d'or - 1979

 

2046
Oublié du Palmarès - 2004